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Tala n’Tazart célèbre la tradition de l’estivage dans le Djurdjura PDF Imprimer Envoyer
Actualités - Reportage
Écrit par Yahia Arkat - KAYENA   
Samedi, 15 Août 2009 23:11
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Djurdjura Les bouviers de la transhumance

C’est pour la quatrième fois consécutive que Tala n’Tazart, un village accroché sur le manteau du majestueux Djurdjura, organise Tafaska buqdhar (la fête de l’estivage ou la transhumance). Le départ est fixé à Tizi n’Kouilal, un pic qui culmine à 1 560 m. Plus haut, la fière Lalla Khedidja, majestueusement élancée sur le toit de la Kabylie, toise, à plus de 2300 m d’altitude, le firmament des cieux.

“Nekfa-d adrar s tikli” (nous avons fini de sillonner la montagne). La vieille femme, qui semble se mouvoir difficilement sur le chemin forestier qui serpente Agouni Lehwa (le mont des averses), tient absolument à faire partie de l’équipée villageoise. Sa métaphore rappelle, pourtant, que, pour son âge, cela fait quand même une trotte de parcourir les falaises et les précipices, là-haut entre ciel et terre.
C’est pour la quatrième fois consécutive que Tala n’Tazart, un village accroché sur le manteau du majestueux Djurdjura, organise Tafaska buqdhar (la fête de l’estivage ou la transhumance). Vendredi, 7h du matin : le départ est fixé à Tizi n’Kouilal, un pic qui culmine à 1 560 m. Plus haut, la fière Lalla Khedidja, majestueusement élancée sur le toit de la Kabylie, toise, à plus de 2 300 m d’altitude, le firmament des cieux. Les collines comme artistiquement agencées s’étalent à perte de vue, laissant voir au nord les confins de la Kabylie maritime.
Par grappes, les habitants du village, hommes, femmes et enfants, empruntent un chemin sinueux sema de bouse de vache. Très tôt en ce vendredi estival, c’est toute l’atmosphère villageoise qui s’installe à Tamducht n’llaz (la source à l’eau apéritive), un lieudit habitué au silence olympien. La source jaillit des entrailles de la montagne et donne à boire une eau glaciale au goût de cristal, qui étanche les soifs anciennes. Des allées de cèdres accueillants offrent ombre et fraîcheur. L’air est frais et revigorant.
Au même moment, la ville de Tizi Ouzou doit suffoquer à cause de ces pics de mercure qui font exploser carrément le thermomètre. Sous l’ombre d’un sapin imposant, les femmes qui préparent le manger ont déjà entamé la fête avec leurs stridents youyous, et le bendir, taquiné avec dextérité par des mains expertes, répand des rythmes puisés du terroir. Couverts de végétation et de pierres grisâtres, les lieux offrent une vue panoramique. Un enclos bâti à la pierre sèche et du bois mort accueille les bovins depuis le printemps. Cet enclos est un refuge nocturne pour les bovidés contre d’éventuels prédateurs à l’appétit vorace.


La garde est assurée par des pâtres à tour de rôle. Tout ce vaste territoire de pacage qui culmine sur les hauteurs du Djurdjura est réservé aux bergers et leur bétail pour leurs parcours pastoraux. C’est là où la tradition de la transhumance est née. Chaque année, au milieu du printemps, les bergers de haute montagne estivent sur les mêmes territoires pendant six mois. Le troupeau commence à paître aux aurores. Vers 7 heures, les bovins sont dirigés à l’abreuvoir, avant de faire la sieste, ruminant placidement sous l’ombre rafraîchissante de sapins ancestraux.
Dans l’après-midi, les bovidés broutent dans les parages avant de rejoindre leurs enclos érigés sur un terrain plat. Les rapaces habitués de ces altitudes peuvent constituer une menace sérieuse sur le bétail, mais la vigilance des pâtres qui veillent au grain évite toute mauvaise surprise. Et puis, les chiens, ces auxiliaires de bergers, peuvent bien dissuader les chacals affamés qui rôdent autour. Une fois arrivés à la montagne, les bergers et leurs troupeaux ne redescendent qu’à l’avènement des premières pluies automnales annonçant les précoces chutes de neige toute proche. Ce rituel dure la moitié de l’année. Six mois au village et un semestre parmi les bêtes au milieu de la montagne, c’est cela la tradition de la transhumance. Une tradition ancestrale entretenue de nos jours par plusieurs villages des deux versants nord et sud du Djurdjura. C’est le cas de Tala n’Tazart, dans la commune d’Iboudrarène, qui a fêté l’événement à sa manière. A Agouni Lehwa, la fête a déjà  atteint son rythme de croisière. Les membres du comité de village, menés par le virevoltant Mouloud, sont au four et au moulin. Les tâches sont réparties impeccablement. Les invités ont eu droit à un bon couscous partagé dans ces retrouvailles estivales. “Au-delà de l’aspect pastoral, cette tradition ancestrale de la transhumance permet de raffermir les liens de solidarité entre les membres d’une même communauté villageoise. C’est un moment de joie et de convivialité”, affirme Massy qui vient d’arriver de Paris. Présent à la fête, le chanteur Lounis Aït Menguellet a apprécié l’évènement à sa juste valeur. Pour lui, le lieu coincé dans une crête de montagne, pittoresque s’il en est, invite à la belle poésie. Le député Nordine Aït Hamouda et le maire Abdelsam Lakhal ont honoré de leur présence la fête pastorale de Tala n’Tazart.

Étudiant et bouvier  de haute montagne
Si les invités du village sont nombreux à prendre part à la fête champêtre du comité d’organisation, les bergers qui “évoluent” dans ces altitudes à la splendeur étincelante ont laissé les bovidés reposer, maintenant que le soleil est au zénith. Lamara ne fait pas ses 72 piges. Bon pied, bon œil, il affiche volontiers une forme athlétique à rendre jaloux les sportifs de haut niveau, lui qui dit n’avoir jamais consulté de médecin pour le moindre bobo. Ayant exercé douze métiers et treize misères, selon la formule consacrée, Lamara est bouvier depuis un quart de siècle. Chaque année, il conquit les mêmes territoires pour six mois. Le métier de berger de haute montagne est maintenant son gagne-pain. Entre deux bouchées de couscous succulent, Lamara raconte comment s’organise la transhumance entre hier et aujourd’hui. “Avant, c’était mieux”, regrette d’emblée le vieux bouvier. À suivre ses explications, les bergers assuraient la garde du troupeau en fonction du nombre de têtes dont ils disposaient individuellement.
La transhumance était inaugurée par les bœufs de la tribu de Lalla Khedidja. C’est une tradition qui épargnait ainsi aux troupeaux des autres archs d’être décimés par quelque cause inconnue.
Une fois à la montagne, on encourageait les bêtes à se battre. Des duels acharnés sont suscités pour désigner le plus puissant des bovins, “aramoul” qui s’imposera ainsi chef du troupeau, celui à qui revient aussi le droit de saillir les femelles. Les hommes s’adonnaient, eux, au jeu de tir au fusil. Un tireur d’élite sortira vainqueur, comme cela juste pour le prestige puisque il n’y avait point de trophée en jeu.
Jusqu’au début août, les spacieux territoires de montagne sont la chasse gardée des bouviers et leurs troupeaux, avant de s’ouvrir à tout le monde, à commencer par les maquignons qui font négoce en plein Djurdjura.
Le vol de bétail est une pratique méconnue à l’époque, mais plus maintenant. “Aujourd’hui, pour éviter les vols, on procède au poinçonnage des bovins. Et chacun de nous se charge uniquement de son bétail”, déclare Lamara. Celui-ci se plaint du manque de baraquements pour abriter les pâtres. Des bassins d’eau sont également à aménager.

C’est là une doléance adressée aux forestiers. Présent sur place, un garde forestier acquiesce. Les autres bergers, visiblement intéressés par la discussion, s’invitent au débat sans se faire prier. “Les pouvoirs publics nous ont abandonnés. Les vaccins quand ils sont disponibles reviennent plus chers”, se plaint Achour, étudiant à la fac de Tizi Ouzou mais néanmoins bouvier expérimenté. Originaire du village voisin Derna, Achour dit avoir l’élevage dans le sang. “C’est chez nous une tradition ancestrale”, relève notre interlocuteur. Fraîchement licencié en langue française, le bouvier de Derna écume avec d’autres bergers ces endroits altiers où l’été est clément comme une brise de mer.
Avec ses 30 bœufs, il pratique le rituel ancestral de la transhumance depuis son jeune âge. Il a hérité cela de son paternel. Pour ces bouviers de haute montagne, la transhumance est une tradition ancestrale mais aussi une nécessité économique ; la cherté et la rareté de la paille font que l’on se rabatte sur les pâturages de montagne, l’été venu. Au total, entre 800 et 10 000 têtes sont concernées par la transhumance dans cette seule partie centrale du Djurdjura.
Les pâtres ont regretté la mort d’une vache qui est tombé tôt le matin au fond d’un ravin. L’un des bouviers parle de cet accident avec un pincement au cœur et les yeux chargés de larmes. En présence de gardes forestiers, ils n’ont pas manqué de sensibiliser sur la protection de la nature. “Certaines pistes ouvertes récemment sont inutiles puisqu’elles ravagent la réserve biosphère”, apostrophe l’un d’eux.
Le singe magot cause, lui aussi, des dégâts énormes aux cultures des villageois, eux qui ont un lien charnel avec la terre nourricière. Une fois le café bien siroté, on ramasse toutes les affaires pour se préparer à quitter les lieux de Agouni Lehwa qui seront sans doute bien gardés, ainsi que les troupeaux de bovidés, jusqu’à l’automne.
Les lieux renouent alors avec le silence, un silence olympien à fracasser les tympans ! Sur le chemin du retour, des bouviers, qui mènent une vie paisible faite d’humilité dans cet Eden champêtre, s’adonnent au jeu de “tiddas”, un damier empirique tatoué à même le sol, et des noyaux en guise de pions, pendant que les bovidés parcourent avec insouciance les pâturages qui côtoient les nuages. Nous empruntons à nouveau la sinueuse piste, appelée autrefois “la route de l’Est”, laissant voir un panorama de monts constellés de villages qui s’enchaînent tel un collier sur le cou d’une femme : la Kabylie.

 

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