Il était le responsable du camp de regroupement d’Aïn Zida à Collo Imprimer
Actualités - Reportage
Écrit par François Marquis - KAYENA   
Dimanche, 21 Mars 2010 00:00
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Les vérités du sous-lieutenant François Marquis, 48 ans après

Aïn Zida à ColloJ’ai passé une semaine entière à Collo à revivre l’Algérie des années de la guerre, des centres de regroupement, des enfants pieds nus… Je suis rentré en France avec le sentiment qu’un autre avenir est possible, pour nous, Français et Algériens.

J’étais un officier appelé à Collo, engagé dans une guerre qui n’était pas la mienne, en contradiction avec mes convictions. Je suis une autre victime de la colonisation. Je vieillis, mais j’espère bien revenir.

Je n’ai jamais oublié Collo ni ses habitants et, la retraite venue, j’ai consacré une bonne partie de mon temps à remonter ce passé et à chercher le chemin qui pouvait m’y ramener. J’ai commencé par les lectures, et il y a eu, bien sûr, la découverte du livre de Fatiha Nesrine, la Baie aux jeunes filles, tellement émouvant pour moi, parce qu’il me faisait pénétrer dans l’intimité de la vie des Algériens à l’époque même où je me trouvais à Collo. Malgré toutes nos armes (ou à cause d’elles, plutôt), c’est un  monde auquel nous n’avions pas accès. Il y a eu ensuite les visites sur les sites internet, puis des échanges de messages, des rencontres… Et, enfin, grâce à un séjour touristique, le 3 juin 2006, nous nous retrouvions, ma compagne Marie-Thérèse et moi à l’aéroport Mohamed-Boudiaf de Constantine.  Je suis revenu dans l’espoir de retrouver des gens que j’avais connus ou leurs enfants et je me demandais, non sans appréhension, ce qu’il allait pouvoir faire de tout cela et ce qui pouvait en advenir. À Collo, à l’hôtel Bougaroun où nous sommes descendus, le balcon donnait sur la Baie des jeunes filles. Il avait plu ; les gris de la mer immobile miroitaient doucement sous un ciel chargé de nuages où la pointe de Djerda se découpait avec le phare de Collo. Instant magique après tout le temps écoulé. Comme une page qui se tourne. Une fois installés, nous voilà en compagnie de notre guide Mohamed, sur la placette de la ville, plongés dès les premiers mots dans ce passé dont je cherche le versant algérien depuis des années. Mohamed est originaire d’Aïn Aghbel où il a appris le français à l’école d’Arkiqba. Il était à Collo à l’époque de la guerre de libération et il avait treize ou quatorze ans au moment de l’indépendance. Il m’aide à reconnaître les lieux parmi les constructions nouvelles. Ici, à droite, au bout d’un chemin étaient les cuisines ; à gauche, les ateliers de la compagnie automobile, et sur la plage, l’aire d’atterrissage des hélicoptères. Il était content, me dit-il, quand il les voyait revenir chargés de civières, et il s’excuse d’un sourire. Nous voici devant la maison Duplan aux balcons de fer ouvragé. Je ne reconnais pas le collège sur la gauche, ni la mairie près de l’ancienne caserne Foch. Et je ne reconnaîtrai pas non plus l’hôpital à la sortie de Collo sur le chemin d’Aïn Zida. Ils ont été financés par le plan de Constantine, et ils ont dû être construits ou achevés après mon départ. C’est la fin de la journée. Il y a du monde sur la placette. Beaucoup la traversent revenant de la mosquée ou du port ; certains bavardent, appuyés sur le muret qui longe la rue ; d’autres sirotent le café ou le thé assis autour de tables basses. On nous regarde. Sentiment d’étrangeté, comme autrefois, et différent, pourtant.

Mohamed fait le salam à ses amis et connaissances. Certains nous saluent, au passage ou de loin, discrètement, levant parfois le pouce en signe de contentement sans dévier de leur chemin. D’autres vont droit, le regard dans le pas qu’ils vont faire. Beaucoup portent le qamis et la barbe. C’était la moitié des hommes pendant la décennie noire, me dit-on. De là, entre autres, mon sentiment d’étrangeté, surtout de ces longues tuniques grises ou brunes, empruntées aux pays du Golfe et que je n’ai pas vues dans les années 1960. Leur austérité tranche avec les amples djellabas blanches devenues si rares.

Je cherche mes repères dans ce présent où je ne sais comment prendre pied et je remonte le temps à longues foulées. N’était-ce pas, ici, l’hôtel Devors ? Il y avait presque à côté un marchand de makrouts chez qui je m’arrêtais quand je faisais le convoi de Constantine. Un autre lui a succédé mais la boutique est toujours là. Et face à nous, le clocher de l’église. Est-ce la foudre qui l’a détruit ? Un petit toit carré l’a remplacé juste au-dessus de la balustrade. Comment n’ai-je pas pensé qu’il était trop haut par rapport au minaret de la mosquée ! Mohamed me rappelle le nom du dernier curé de Collo, le chanoine Métivier, que j’ai d’ailleurs connu et dont il me dit qu’il était estimé de la population algérienne. C’est ainsi qu’à tâtons, peu à peu, nous faisons connaissance. “C’est la province !”, m’a dit le maître d’hôtel au bureau d’accueil ; il est natif de Constantine. De fait, il faut se faire connaître. Je ne suis pas pied-noir, c’est une déception ; j’étais officier, c’est un handicap ; mais appelé, cela passe mieux. Il paraît que je suis le premier à revenir à Collo.

Quand S., originaire de Aïn Zida, est arrivé dans le hall de l’hôtel Bougaroun, il a salué tous ceux qui nous entouraient et m’a serré la main en dernier comme si j’étais là en plus de ses amis, mais on nous a fait place pour nous asseoir l’un à côté de l’autre. Et je me suis jeté à l’eau commençant par le récit de ma première visite à Aïn Zida, le jour où les femmes avaient poussé leurs youyous pour me pousser loin d’elles. Les choses se sont mieux passées le second jour, parce que j’étais accompagné par l’un des deux agents de police de Collo. “Mais dites-moi, quand vous êtes parti, vous n’avez pas fait curé ou quelque chose comme ça ?” m’interpella S.  Et c’est à moi de confirmer qu’en effet, je suis retourné au séminaire après mon service militaire, que j’y suis resté deux ans encore, mais que je ne suis pas devenu prêtre, que je suis parti, que je me suis marié. La circonspection que je sentais dans nos premiers échanges a fondu comme neige au soleil !

L’après-midi même, nous prenions la route d’Aïn Zida et montions jusqu’à l’emplacement de l’épicerie et du café maure qui avaient été construits au moment du regroupement. Difficile de reconnaître les lieux avec les immeubles qui remplissent maintenant tout l’espace jusqu’à l’ancienne ville de Collo, celle que j’ai connue. On s’attroupe autour de nous. J’ai fait faire des tirages papier de mes diapositives des années soixante, et on se presse pour reconnaître ceux que j’ai photographiés.
Ils découvrent un monde disparu. Ils sont surpris de la tristesse des enfants, de leurs pieds nus, de leurs kebbous délavés, de la pauvreté de leurs vêtements. Mohamed s’étonne des femmes et des fillettes qui portent des robes kabyles dans la cour de l’école d’Aïn Aghbel ; il pense que je me trompe, que la photo a été prise ailleurs. Mais j’en ai une autre où je figure ; il faut se rendre à l’évidence.

Partout à Collo, on me nomme les pieds-noirs, ceux qui habitaient là, ceux qui sont revenus, Monsieur Ripoll qui est resté presque jusqu’à sa mort, le fils Villachon qui était marié à la fille Giordano, qui était professeur de mathématiques et tellement juste qu’il mettait des 0,5 à sa nièce.

J’ai passé une semaine entière à Collo à revivre l’Algérie des années de la guerre, des centres de regroupement, des enfants pieds nus… Je suis rentré en France avec le sentiment qu’un autre avenir est possible, pour nous, Français et Algériens. J’étais un officier appelé à Collo, engagé dans une guerre qui n’était pas la mienne, en contradiction avec mes convictions… Je suis une autre victime de la colonisation. Je vieillis mais j’espère bien revenir.

LIBERTÉ