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Dhafer Youssef : Je préfère faire ma révolution à travers la musique PDF Imprimer Envoyer
Rubrique - Culture
Écrit par Fayçal Métaoui   
Vendredi, 22 Juin 2012 09:59
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Dhafer Youssef : 
Je préfère faire ma révolution à travers la musiqueDhafer Youcef a animé mercredi dernier, au théâtre régional de Constantine, son premier concert en Algérie, lors du Dimajazz. Sur scène, Dhafer Youssef a invité le talentueux violoniste algérien, Kheireddine Mekachiche, et le guitariste français d’origine vietnamienne, Nguyen Lê. L’interview accordée par Dhafer Youssef à El Watan Week-end est la première donnée à un journal algérien.

-Au concert du Dimajazz, vous avez invité le guitariste français d’origine vietnamienne Nguyen Lê. Pourquoi ?

Nguyen Lê n’est pas un invité. Il fait partie de ma vie musicale. C’est un maître et une école pour moi. J’en suis un grand fan. Il est plus important que mes propres doigts. Beaucoup d’artistes se prennent pour les meilleurs. Pour Nguyen Lê, qui est très modeste, la musique est plus grande que tout. Il n’est pas évident d’être modeste dans l’art. Ce sont les plus grands qui sont modestes. Nguyen Lê me fait rêver à chaque fois que je joue avec lui. Nous partageons le même univers. Il m’ouvre des portes et me lance dans l’air. C’est magique. Nguyen Lê écoute tous genres de musique. Il faut être ouvert à tout.

-C’est un peu les retrouvailles entre l’Asie et l’Afrique...

Ce n’est ni l’Asie ni l’Afrique, c’est la musique. Ce qu’a fait Nguyen Lê pour la musique vietnamienne est énorme. Les Vietnamiens doivent en être fiers. Même né en France, il a pu propulser la musique traditionnelle du Vietnam au-devant de la scène mondiale. La musique, pour moi, c’est le goût. Ce n’est ni l’Orient ni l’Occident. Quand j’écoute Bach ou le châabi, je ne le fais pas avec exotisme. La sincérité dans l’écoute me touche. Parfois, j’ai la chair de poule, je danse, je rigole ou je suis triste.

-La sincérité est-elle importante pour un chanteur ?

Je ne me vois pas comme chanteur. Depuis que je fais de la musique, j’essaie de croire que je suis l’instrument de quelque chose qui me dépasse. Les plus beaux moments de la musique sont ceux où l’on disparaît soi-même dans l’expression.

-Le soufisme est présent dans votre œuvre artistique ?

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, la musique c’est également un produit commercial. On a parfois besoin de quelque chose auquel les gens s’accrochent. Il est vrai que je m’intéresse à la tradition soufie, mais je ne me vois pas comme soufi. Miles Davis (trompettiste de jazz américain) était plus soufi que certains maîtres du soufisme ! Il y a un côté mystique dans la musique que je fais. Cela vient de ce que j’ai appris lorsque j’étais jeune en Tunisie. Je viens de la medersa. J’interprétais les chants religieux au début. Cela reste dans l’esprit. C’est une base. On a l’impression de s’en éloigner, mais elle est toujours là. J’aime le côté mystique de la religion même si je ne suis pas pratiquant. J’ai grandi en Tunisie à côté d’une mosquée.

-Vous rendez hommage dans votre dernier album, Abu Nawas Rhapsody, à ce poète arabo-perse connu pour son hédonisme...

Abu Nawas est un poète important dans la culture et la poésie arabes. Il s’était interrogé sur des questions toujours actuelles : le vin, l’homosexualité, la religion, le libertinage, la société... Des questions que certains ne veulent parfois pas évoquer ouvertement. Ce qui arrive aujourd’hui en Tunisie exprime exactement ce que je voulais dire à travers l’album Abu Nawas. L’histoire se refait.

-Qu’en pensez-vous justement de la situation de confusion entretenue actuellement en Tunisie ?

J’ai décidé de ne pas me prononcer sur des questions politiques. La politique, pour moi, est une mascarade. C’est la culture qui fait une patrie. Nous traversons une période difficile en Tunisie. J’espère que cette situation ne va pas durer et que les gens vont comprendre que l’essentiel réside dans l’amour, le respect et la tolérance. Pour moi, le musicien doit rester musicien, le politicien politicien et l’historien historien. Chacun doit jouer son rôle dans la société. Je n’ai aucun respect pour un musicien qui s’exprime comme un politicien. Il faut choisir ! J’ai mes idées politiques, mais je préfère faire ma révolution, ma révolte à travers la musique que de sortir dans la rue. Je peux manifester dans la rue comme citoyen, pas comme artiste. Je n’aime pas utiliser la musique pour faire autre chose que l’art. Cela dit, je suis prêt à descendre dans la rue pour me solidariser avec le peuple tunisien ou avec tout autre peuple sur terre. Mais je n’utilise pas la musique comme un instrument de combat. La musique c’est l’art. L’art est plus haut, mais est fragile. J’ai participé à des manifestations en Tunisie sans faire de la publicité autour. Je suis Tunisien et je ne comprends pas plus que le reste en matière de politique. Je laisse la politique aux autres, ceux qui la connaissent.

-La révolution tunisienne sera-t-elle présente dans vos créations futures ?

Ma musique est inspirée de choses que j’ai vécues. Je vais voir pour cette question. L’essentiel est de ne pas avoir de la haine. Je respecte tout le monde, tous les partis. Un artiste doit être sobre, réagir d’une manière noble. Il faut d’abord faire la révolution dans son art. Après, il est possible de participer aux manifestations comme un être humain.

-El leylou zail (la nuit va disparaître) est une chanson politique…

C’est de la politique bien sûr. Je n’accuse personne dans cette chanson. Je chante : «Kafartou bi dini allahi ou el kofrou indi al moumina haramou.» El kofr a deux sens dans la langue arabe. Le premier sens est le blasphème et le second est cacher quelque chose et ne pas la divulguer. Al Halaj a dit «kafartou bi dinie allahi», autrement dit «j’ai caché ma foi en la religion d’Allah». Il n’a pas dit «j’ai blasphémé». C’est donc un jeu de mots. Et j’adore cela. Au final, l’art doit être aussi provocateur. Il y a des journalistes tunisiens qui n’ont pas cherché à comprendre le sens de ce que je chantais et m’ont attaqué. Vous imaginez que je monte sur scène en Tunisie pour proclamer un blasphème. Suis-je stupide à ce point ? Si ces journalistes avaient pris une minute pour chercher sur internet ou dans une bibliothèque, ils auraient bien saisi le sens de ce texte chanté. J’ai chanté Al laîl zail de Mahmoud Dawich parce que ce texte m’interpelle. Je n’en ai pris qu’une partie pour donner une couleur à une composition. Je ne chante pas le texte en entier.

Des grands tels que Mohamed Abdelwahab, Riadh Al Sombatti, Mohamed Abdeloumtalib m’ont précédé dans la composition autour de longs textes arabes. Je me suis fait plus petit qu’eux. J’utilise la langue arabe dans mes compositions pour explorer d’autres voies dans la création musicale. J’aime bien les poèmes d’Abou Nawas, de Mansour El Halaj et d’Ibn Arabi. Leurs textes m’attirent. Dans le futur, je vais explorer d’autres chemins. J’ai mes propres écrits, mais je n’utilise pas beaucoup les textes. Je suis plus dans l’expression vocale.

-Et comment Dhafer Youcef est-il venu au jazz ?

Je ne me considère pas jazzman, mais j’adore jouer avec les jazzmen. Ils sont comme des caméléons. Ils s’adaptent à tout. Avec eux, vous pouvez aller loin, très loin même. Je travaille aussi avec des musiciens classiques pour qui il faut tout écrire, mais je préfère le jeu avec les gens du jazz et avec des fous tels que Nguyen Lê ! Lorsque j’ai besoin d’un musicien, Nguyen Lê est là pour m’aider. Il connaît tout le monde ! Une totale complicité musicale. Ce qui est génial, c’est que Nguyen et moi aimons bien manger !

-Aimez-vous la classification jazz oriental ?

Je laisse le choix aux gens de classifier comme ils veulent. Auparavant, je me disais que je n’aimais pas que les gens parlent de world music. Après, je me dis, laisse les gens appeler cela comme ils veulent. L’essentiel est qu’il y ait de l’écoute et que le public vienne et partage la musique.

-On vous compare souvent à Anouar Ibrahim et Rabie Khalil…

Je ne suis pas fan de la musique de Rabie Abou Khalil, mais lui aussi a ouvert des portes. Il a été le premier à oser jouer le oud avec des musiciens occidentaux. Anour Ibrahim est, pour moi, une source d’inspiration. Ce n’est pas parce qu’il est Tunisien. Quand je l’ai vu jouer le oud seul, je me suis dit : c’est toujours possible de le faire. On est devenu des amis. Anouar m’a beaucoup aidé aussi. J’adore sa musique et son jeu du oud. C’est également un grand compositeur. Une fierté pour la Tunisie et les pays arabes (...). Vous ne choisissez pas l’instrument que vous allez adopter. Je n’ai pas étudié la musique. Mon école sont les gens avec qui j’ai joué comme Ngyuyen Lê et d’autres. Si j’étais sur une autre planète, j’aurais joué une autre musique. J’aurais voulu jouer de la contrebasse. Je ne l’ai pas appris. Composer, jouer la musique, être manager, ne me laissent pas beaucoup de temps.

-Vous avez joué avec Omar Sosa (le pianiste cubain était également présent au Dimajazz 2012 où il animé un concert d’un haut niveau)…

Oui. Il a joué avec moi à Barcelone. Omar est un dingue, une véritable bombe musicale. Je l’adore. On partage beaucoup de choses ensemble. Notre carrière évolue de la même manière. Parmi les artistes arabes, j’aime Mohamed Abdelwahab. C’est un monstre du oud. Il y en a d’autres. J’aime aussi le jeu de Anouar Ibrahim et de Saïd Chraïbi. L’oud vit actuellement une ère florissante. Il y a un retour. Pour moi, un musicien doit pouvoir raconter une histoire. Il ne suffit pas d’être un technicien qui joue du oud. Malheureusement, je ne connais pas beaucoup d’Algériens dans ce domaine. Je connais le violoniste Kheirddine Mekachiche. Heureusement qu’il ne joue pas du oud, sinon ma carrière va tomber à l’eau. Il a répété avec moi en Italie. Il a été chez moi en Tunisie. C’est un monstre avec beaucoup de beauté.

-Et l’Algérie, c’est la première fois ?

Je suis venu en Algérie en tant que scout. J’étais adolescent. J’ai visité Tizi Ouzou, Alger, Constantine, Annaba. Je n’ai pas eu l’occasion d’animer des concerts en Algérie. Il n’y a pas eu de proposition. Mais ça va venir. La question politique est claire dans la tête des Algériens. J’espère que les Tunisiens vont apprendre de vous. Cela ne sera que bien pour l’art, la tolérance, l’humanité et l’harmonie avec soi-même.

-Vous travaillez sur autre chose déjà…

Oui. Il ne faut jamais parler du futur. Je ne parle que des choses déjà faites. C’est ma méthode de travail. Et c’est ce que je dis souvent aux musiciens.

-Dhafer Youcef aime beaucoup les musiques scandinaves. D’où vient cet intérêt ?

Puisque je suis autodidacte, donc limité, je cherche des choses qui me donnent des ailes pour aller plus loin. Je suis fier de mon expérience avec les musiciens et artistes norvégiens comme Nils Petter Molvaer, Kjetil Bjornstad, Bugge Wesseltoft et Rune Arnesen. Des artistes qui partagent le même goût musical que moi.

Bio express :

Dhafer Youcef, 45 ans, se distingue sur la scène musicale par son jeu du oud, le choix de poèmes mystiques et l’ouverture sur l’univers du jazz contemporain. Il a commencé sa carrière musicale à Vienne, en Autriche, où il a rencontré des musiciens de renom tels que Nguyen Lê ou le trompettiste italien, Paolo Fresu. Il s’est ensuite installé à Paris. Depuis 1996, date de la sortie de son premier album, Musfar (voyageur), Dhafer Youcef, qui a appris le chant religieux dès son jeune âge, a produit plusieurs albums. Il s’agit entre autres de Malak, Digital prophecy et Divine shadows.


EL WATAN

 

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