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Rubrique - Dossier
Écrit par Ali Mebroukine*   
Dimanche, 20 Juin 2010 00:22
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Il y a 45 ans, Houari Boumediène

Tout Algérien a le droit de porter sur le président Houari Boumediène le jugement qui lui sied. Qu’il s’agisse de la légitimité historique du patron de l’EMG, de son entrée tardive dans les rangs de l’ALN, de sa prise de pouvoir en 1962, de l’éviction de Ahmed Ben Bella (ci-après ABB) en 1965 ou des orientations qu’il a cherchées à donner sur les plans économique, social et culturel jusqu’au fameux tournant d’avril 1977, la débat reste largement ouvert et il appartient à chacun (citoyen ou historien) de s’en saisir, s’il le souhaite.

A ce propos, il me paraît utile de rappeler que chacun doit pouvoir donner son point de vue en toute liberté et de préférence étayer son plaidoyer (en faveur de qui il voudra) par des arguments scientifiques. Personne ne peut dénier le droit, quelle qu’ait pu être à un moment donné sa proximité de tel ou tel acteur de l’histoire, au président du RCD, le droit de publier un ouvrage documenté sur le colonel Amirouche (le Dr Sadi est un enfant de ce pays et il n’a pas à solliciter l’autorisation de qui que ce soit pour contribuer à l’écriture de l’histoire). Ceci dit, la clase politique algérienne est, semble-t-il, la plus veule et la plus ingrate du monde arabe. 32 ans après la mort de H. Boumediène, personne n’a encore songé, parmi ses compagnons de route, à créer une fondation pour honorer la vie et le parcours de cet homme d’exception, toute dédiée au service du pays. Tout se passe comme si le président H. Boumediène n’avait jamais existé, n’avait pas cherché à instaurer un ordre social juste et équitable que le capitalisme féodal algérien (qui n’avait eu de cesse de collaborer avec l’ordre colonial) cherchait à démanteler, n’avait pas lancé la doctrine du Nouvel ordre économique international (qui inspire aujourd’hui, tous les courants altermondialistes), n’avait pas créé les conditions d’une paix définitive au Proche-Orient en collaboration étroite avec le roi Fayçal Ibn Séoud, opportunément assassiné en mars 1975. Tous les hommes, dont H. Boumediène a fait la carrière, les extirpant du néant dans lequel ils se débattaient, se défendent aujourd’hui d’avoir été ses collaborateurs, redoutant probablement les foudres de l’actuel locataire d’El Mouradia qui pourtant les ignore superbement, ayant déjà réalisé son rêve de présider aux destinées de l’Algérie et étant en passe de détenir le record de longévité à la tête de l’Etat (15 ans en 2014). Honte à tous ces mercenaires que H. Boumediène avait placés aux avant-postes, alors qu’il aurait pu puiser dans le vivier constitué par les plus authentiques militants du PPA/ MTLD, pour le plus grand bien de l’Algérie. Ces mercenaires rappellent étrangement ceux qui ont rejoint les rangs de l’ALN, en mars 1962, quelques jours seulement avant la proclamation du cessez-le-feu, après avoir vendu leur âme au diable. Lorsqu’on voit aujourd’hui de quelle façon les Français, de quelque obédience qu’ils appartiennent, célèbrent l’homme du 18 juin 1940 (autrement dit le général de Gaulle), on est affligé — et le mot est faible — par l’amnésie qui semble frapper tous ceux que H. Boumediène a comblés de ses bienfaits. Ceci dit, le 45e anniversaire du «coup d’Etat» du 19 juin 1965 est l’occasion de revenir sur la crise de l’été 1962 (I), les errements de la présidence ABB (II), la signification de sa destitution par H. Boumediène (III), le projet de société que ce dernier ambitionnait de réaliser entre 1965 et 1977(IV), enfin le fameux tournant d’avril 1977 (V).

I. La crise de l’été 1962
Elle vient cristalliser les conflits de légitimité qui ont toujours été sous-jacents à l’unanimisme de façade de la Direction du FLN/ALN. L’annonce par le général de Gaulle, le 16 septembre 1959, d’un référendum sur l’autodétermination des populations algériennes, l’affaiblissement considérable des wilayate de l’intérieur à partir de mars 1959, l’autonomisation croissante du GPRA à la faveur de l’internationalisation du conflit algérien, la montée en puissance de l’EMG, seule entité politico- militaire organisée et soudée ; l’ensemble de ces facteurs se ligueront, au moment de la proclamation de l’indépendance, pour faire obstacle à l’émergence d’une seule institution habilitée à représenter l’ensemble des forces sociales et politiques algériennes. Ce n’est pas le lieu de refaire la relation de la crise de l’été 1962. Mais il s’agit de faire justice de quelques contrevérités qui continuent de truffer le récit historique des évènements de 1962.
1. Le GPRA n’a jamais été le dépositaire de la souveraineté nationale, même si, à lui, était revenue la charge de négocier puis de signer les Accords d’Evian. Il avait achevé sa mission au soir du 18 mars 1962, cependant que l’Exécutif provisoire, institué par ces mêmes accords, n’a à aucun moment été en mesure d’exercer ses prérogatives.
2. Il en résulte que le GPRA n’avait aucun titre à destituer l’EMG, d’autant moins d’ailleurs que celui-ci était une émanation du CNRA qui était seul habilité à sanctionner, le cas échéant, les chefs de l’EMG. Qu’il n’ait pu s’y résoudre ou seulement l’envisager renvoie à l’absence totale d’un leadership incontestable et incontesté au moment de l’indépendance. Cette situation objective n’en délégitime pas moins le GPRA à désavouer l’EMG car le GPRA n’a jamais été perçu que comme un des surgeons du FLN/ALN, celui-ci comprenant également le CNRA, les wilayate de l’intérieur, les «historiques » détenus au château d’Aulnoy et le Comité interministériel de la guerre (CIG).
3. Le colonel Boumediène, qui n’a jamais cherché a priori l’affrontement avec le GPRA, pouvait d’autant moins se résoudre à l’alliance insolite conclue entre un GPRA divisé (suite à l’élimination de F. Abbès par B. Ben Khedda en 1961) et les Wilayate III et IV ainsi que la Fédération de France du FLN (en juillet 1962), qu’historiquement les Wilayate III et IV avaient toujours dénoncé l’inertie du GPRA, au plus fort de l’affrontement entre l’ALN et l’armée française, avant de contester ouvertement sa vocation à s’exprimer au nom de la Révolution algérienne.
4. Le pourrissement de la crise de l’été 1962, qui aurait dû trouver son épilogue le 6 août lorsque la Fédération de France du FLN fit allégeance au Bureau politique (constitué à Tlemcen) et après que ce dernier fut reconnu par K. Belkacem et M. Boudiaf (le 2 août) n’est pas imputable à l’EMG, mais à la volonté de quelques irréductibles du groupe de Tizi-Ouzou de marginaliser le colonel Boumediène qui n’avait pas moins de qualité qu’eux à prendre les rênes du pouvoir à l’indépendance.

II. L’éviction d’Ahmed Ben Bella
Quelque opinion qu’on ait du «coup d’Etat» du 19 juin 1965, aucun Algérien ayant vécu la période 1962-1965 ne peut en garder la nostalgie. Ceux qui font grief au président H. Boumediène d’avoir éliminé par la force ABB doivent savoir que celui-ci conduisait le pays droit vers l’abîme, multipliant les décisions démagogiques, allant jusqu'à nationaliser bains maures et gargotes, emprisonner le personnel politique qui osait seulement manifester sa circonspection à l’égard de sa politique (comme ce fut le cas du Dr Ahmed Taleb Ibrahimi qui fut son compagnon de détention à la prison française de la Santé, en 1958, et qui avait pourtant renoncé à toute ambition politique en 1962), mettre entre parenthèses la Constitution du 10 septembre 1963 quelques semaines seulement après sa promulgation en légiférant par ordonnances, alors qu’aucune circonstance d’ordre intérieur ou extérieur ne le justifiait. L’application de l’autogestion dans les conditions les plus fantasques qui soient menaçait de paralyser l’économie du pays à tout moment. Quant à l’éducation, ABB avait fait venir d’Égypte une cohorte de cireurs, de cordonniers et de marchands de beignets qui s’étaient improvisés enseignants et qui seront les premiers à détruire les fondations de l’école algérienne. Au sein de l’administration régnaient l’indiscipline dans le travail, le populisme, le népotisme, la fuite en avant. Laisser ABB programmer, organiser et mettre à exécution le chaos de l’Algérie, alors que celle-ci venait de payer au prix fort son indépendance eût été une attitude irresponsable. Il est inexact à cet égard d’attribuer le renversement de ABB à la menace que ce dernier aurait fait peser sur la cohésion du groupe d’Oujda, à partir du mois de décembre 1964. Dans les mois qui suivirent l’élection d’ABB (soit à partir du 1963), le bureau du colonel H. Boumediène était littéralement assailli par des moudjahidine et des responsables du FLN qui l’exhortaient à faire barrage aux foucades d’ABB. Ce à quoi le colonel Boumediène, alors 1er vice-président de la République et ministre de la Défense, opposait son attachement au légalisme et son refus subséquent de porter atteinte aux prérogatives d’un président élu au suffrage universel. Ceux qui prétendent que le colonel Boumediène préparait la prise du pouvoir depuis sa désignation par le CNRA à la tête de l’EMG, en janvier 1960, font litière du refus qu’il avait constamment exprimé, à partir de 1962, de prendre quelque initiative que ce soit à l’encontre du président ABB. Il avait fallu que le désordre institutionnel atteigne son acmé (en juin 1965) pour que H. Boumediène se résolût à franchir le pas fatidique. Il y aurait beaucoup à dire sur le tempérament velléitaire et attentiste de H. Boumediène qui dément totalement le profil de va-t-en-guerre que lui accole une partie des historiens.

III. La signification de la destitution d’ABB
Ce n’est pas seulement avec l’appui des membres du groupe d’Oujda que le colonel Boumediène est parvenu à renverser ABB. Il a bénéficié du soutien des anciens chefs des wilayate de l’intérieur (S. Boubnider, Y. Khatib, T. Zbiri, M. Saïd, M. Oulhadj, S. Soufi), d’autres officiers puissants (A. Chabou, A. Bencherif, S. Abid, Ch. Bendjedid, A. Belhouchet, A. Draïa) ainsi que des personnalités engagées depuis longtemps dans le combat anticolonial (A. Mendjli, A. Mahsas ou B. Boumaza). La politique de fuite en avant pratiquée par le président ABB avait fini par faire l’unanimité contre lui. C’est seulement lorsqu’il prend acte de la dégradation irrémédiable de la situation politique que H. Boumediène accélère le processus de mise à l’écart d’ABB.

Il ne s’agissait pas d’un banal coup d’Etat mené par des hommes imprégnés de la culture du pronunciamiento ou du cuartellazo ; il fallait impérativement mettre un terme à une expérience qui risquait de coûter cher à l’Algérie. Lorsque dans tel ou tel manuel d’histoire, on relève que le colonel Boumediène préparait la prise du pouvoir à l’indépendance en recherchant parmi les historiques celui qui lui servirait de paravent le plus commode, on omet de dire qu’à partir de 1959, tous les chefs politico-militaires algériens ont le regard rivé sur l’indépendance, non pas comme évènement majeur qui viendra définitivement libérer tout un peuple asservi et mutilé par 130 ans de colonisation, mais comme une aubaine pour prendre la place du colonisateur. C’est un hasard de l’histoire qui fait qu’au moment où l’EMG se constitue en force militaire autonome, celui qui la dirige n’est pas un chef militaire ordinaire, uniquement soucieux d’ordre et de discipline. Il s’agit d’un homme qui a réfléchi aux ressorts profonds du colonialisme, à la déstructuration profonde de la société algérienne sur le plan culturel et celui des représentations symboliques, un homme qui était capable d’apprécier, au travers de l’exacerbation des luttes de clans et de factions, que l’élite politique algérienne candidate à la succession de l’Etat colonial n’avait pas encore pleinement accédé à la conscience nationale et manquait de maturité. Avec beaucoup d’autres, silencieux parce qu’impuissants, il redoutait que l’indépendance ne soit détournée de sa vocation originelle qui consistait à redonner à l’Algérie une âme que la colonisation lui avait ôtée et engager le pays sur la voie de la reconstruction, du développement et aussi de la justice sociale. Des hommes comme ABB, H. Aït Ahmed, K. Belkacem ou B. Ben Khedda, si grande qu’ait été leur détermination à combattre le colonialisme et si méritoires que fussent leurs sacrifices, n’apparaissaient pas en mesure de rassembler les Algériens autour des tâches prioritaires de l’indépendance ou de s’adresser à un auditoire plus vaste que celui de leurs clientèles respectives (car leur approche était indéniablement de type clientéliste, à l’exception de H. Aït Ahmed qui se considérait déjà comme le zaïm de la révolution et le plus apte à jouer les directeurs de conscience, rôle qu’il continue d’exercer encore aujourd’hui avec le succès que l’on sait). Seul le colonel Boumediène avait réfléchi, conçu et élaboré dans la solitude de son bureau de travail au PC de Ghardimaou, un véritable projet de société pour l’Algérie. Les jeunes universitaires qui avaient rejoint l’armée des frontières en 1960 n’avaient jamais entendu un chef politico-militaire, dans la clandestinité qui prévalait encore à cette époque, leur parler d’indépendance, de construction de l’Etat, de rassemblement de la nation, de lutte contre le népotisme, le clanisme ou le clientélisme. Cet homme qui avait la prescience des évènements et pouvait se projeter très en avant du cessez-le-feu de mars 1962 (horizon indépassable pour certains acteurs politiques), c’était H. Boumediène.

IV. La période 1965-1977
Il est impossible dans le cadre restreint de cette contribution de décliner les grandes réalisations de H. Boumediène pendant la période 1965-1977. Ce qu’il nous paraît important de retenir est que la construction d’un Etat puissant et fédérateur est au cœur de sa conception de la nation algérienne, historiquement conglomérat hétéroclite de tribus et de fractions de tribus, cependant que le développement économique passait à ses yeux comme à ceux de la quasi-totalité des experts par le développement des industries industrialisantes.

1. Sur la construction de l’Etat
Encore en 2010, on continue de faire reproche au président Boumediène d’avoir été un étatiste impénitent, plus du reste qu’un socialiste. Ceux qui alimentent ce grief ne connaissent pas l’histoire de l’Algérie et plus encore la question de l’Etat dans des régimes implantés à l’issue d’une longue période de colonisation et de domination étrangère. Dès l’éveil du nationalisme algérien, le fait étatique est soumis à trois hypothèques structurelles : l’islam qui a cimenté la résistance du peuple algérien à l’oppression coloniale, «la communauté transétatique de langue et de culture» (M. Camau) et l’ensemble des particularismes éthniques, tribaux et régionaux. Aux yeux de H. Boumediène, la construction d’un Etat algérien suffisamment puissant pour incarner les aspirations du peuple algérien au développement devait tenir compte de la prégnance historique de l’islam et de la vigueur des particularismes infra-étatiques qui sont toujours à l’œuvre dans notre pays, presque 50 ans après l’indépendance. Ces facteurs constituaient deux contraintes objectives dirimantes à l’éclosion d’un Etatnation construit sur le modèle de l’Etat occidental. Contrairement à ce que soutient M. Harbi ( L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Arcantère, 1992, 247 p. p.195), «H. Boumediène [ne] croyait [pas], comme tous les nationalistes populistes, au mythe d’une communauté étrangère aux factions», pas plus qu’il n’a cherché à manipuler l’opinion publique algérienne. Il avait au contraire su apprécier à sa juste valeur la construction d’un Etat moderne dégagé de la traditionalisation autant que du néopatriarcat, lesquels ont l’une et l’autre miné, à travers l’histoire, la construction des Etats arabes. Tout au long de la période 1965- 1977, H. Boumediène lutte de façon acharnée (Cf. A. Taleb- Ibrahim, Mémoires d’un Algérien, Tome 2, La passion de bâtir [1965 1978], Casbah Editions, 2008) contre la privatisation de l’Etat en mettant en place des institutions qui auront la primauté sur les relations interpersonnelles et combat obstinément la clientélisation de la société, l’allocation des ressources politiques devant s’effectuer pour promouvoir l’intérêt général (Révolution agraire, gestion socialiste des entreprises, récupération de richesses naturelles, élévation du niveau culturel des populations, etc.) et non pour mobiliser des allégeances, comme entreprendra de le faire son successeur Ch. Bendjedid entre 1977 et 1992.

2.- Sur la stratégie économique
Ce n’est pas le président H. Boumediène qui a cherché à imposer urbi et orbi une stratégie de développement économique sans consulter aucun expert et sans longuement réfléchir à l’impact qu’elle peut produire sur le développement de l’ensemble du pays. Au milieu des années 1960, prévaut une doctrine forgée par F. Perroux et G. D. de Bernis en vertu de laquelle les pays qui entendent se développer et qui disposent d’une rente susceptible d’être transformée en capital productif, doivent rechercher les pôles d’industrialisation dont les effets sur les autres secteurs de l’économie seront importants. En outre, ce qu’on appelle «les chaînes de déséquilibres créateurs» généreront de nouvelles branches qui rétroagiront sur les premiers en les stimulant. Les responsables politiques de l’époque devaient répondre à trois questions fondamentales : quelles productions encourager, quel marché satisfaire et quels doivent être les principaux acteurs de ce processus. La réponse à la première question est qu’il convient d’encourager les productions qui possèdent un caractère «industrialisant» (industries lourdes, chimie, énergie), la réponse à la seconde est qu’il convient de privilégier le marché intérieur. Quant à la réponse à la troisième question, elle consiste à affirmer le rôle prépondérant de l’Etat, car lui seul, tout au moins dans une première phase, peut mobiliser des capitaux importants et lui seul, ne serait-ce qu’en raison d’un secteur privé balbutiant, peut s’engager dans des opérations industrielles dont la rentabilité n’est pas à court terme mais à long terme. La rareté d’une main-d’œuvre qualifiée, le niveau élevé des coûts induits par le fonctionnement des unités industrielles (au regard de la taille réduite du marché algérien), l’endettement qu’elle portait en germe (car il s’agissait d’acquérir des industries hautement capitalistiques, par conséquent onéreuses) et enfin l’effet d’éviction qu’elle n’a pas manqué de provoquer sur les autres secteurs de l’économie ont conduit le président Boumediène à instaurer une pause dans la mise en application de cette stratégie. S’agissant de la Révolution agraire, le principe unanimement admis à l’époque (il ne s’agissait donc pas d’une lubie de H. Boumediène) était que toute croissance agricole devait passer par la constitution d’un secteur industriel intégré. Dans l’Algérie des années 1960, l’agriculture avait vocation à contribuer au développement de l’ensemble du pays à travers le rôle des produits agricoles (l’agriculture devant nourrir une population en croissance très rapide), le développement du rôle du marché (car le secteur agricole devait servir de débouché à la production industrielle de biens de production et de biens de consommation), l’apport de main- d’œuvre (dans la mesure où l’agriculture fournit à l’industrie les salariés dont elle a besoin) et enfin et surtout l’accroissement de l’accumulation puisque aussi bien la part de plus en plus importante que représente l’agriculture dans le PIB va lui permettre de dégager des ressources qui financeront l’accumulation du capital dans les autres secteurs. Quelque bilan que l’on veuille dresser de cette politique, force est d’admettre qu’elle obéissait à un souci de cohérence, une démarche globale dans laquelle la part d’ambition personnelle ou l’attrait du pouvoir, s’ils existaient indéniablement, se dissolvaient dans le souci primordial de créer les conditions du développement économique, le décollage industriel de l’Algérie et l’autosuffisance alimentaire.

V. Le tournant d’avril 1977
De tous les universitaires et chercheurs algériens qui ont eu à porter une appréciation sur le bilan de H. Boumediène, seule une, Claudine Chaulet (authentique résistante au colonialisme qui fut une compagne de route de Abane et à laquelle jusqu’ici personne n’a rendu l’hommage qu’elle mérite), a réussi à théoriser l’indifférence des masses populaires à l’égard du projet de société élaboré par H. Boumediène et notamment la Révolution agraire dans sa remarquable thèse de doctorat (Les frères, la terre et l’argent, OPU, Alger, 1986, 3 tomes).
En avril 1977, H. Boumediène prend conscience des quatre hypothèques suivantes :
1. Les fellahs, les salariés du secteur public et la classe politique dans son ensemble n’adhèrent plus au projet de développement du pays, quels que soient les résultats positifs obtenus et nonobstant la nécessité de passer à une deuxième phase dans laquelle le coût du développement devra être moindre, les ambitions industrielles revues à la baisse et la responsabilisation des agents économiques plus grande.
2. Il n’est plus possible pour lui de continuer à s’adosser à des clans et des factions qui ne sont pas tant hostiles à l’option socialiste du pays que réfractaires à toute politique visant la satisfaction de l’intérêt général et la lutte contre l’enrichissement personnel en provenance des fonds publics.
3. L’instrumentalisation des valeurs fondatrices de la nation algérienne par quelques lobbies (notamment ceux de la tendance arabo-baâthiste) l’inquiète au plus haut point, cependant qu’une arabisation outrageusement démagogique qu’il n’a jamais préconisée menace de détruire à terme toute l’école algérienne.
4. Enfin, le président Boumediène prend conscience qu’il lui faut songer à se relégitimer, non plus en réinventant de nouvelles formes de bonapartisme social ou politique (comme cela avait été le cas dans le sillage du redressement du 19 juin 1965) mais en dotant le pays d’institutions démocratiques, en commençant d’abord par réactiver les institutions consultatives, en associant l’expertise locale tenue à l’écart de la réflexion sur le projet de société et en décidant de faire accomplir au FLN un profond aggiornamento (ce qui passait, à ses yeux, par un renouvellement du personnel politique).
Le changement commence par un important remaniement ministériel décidé en avril 1977 qui mettra fin, entre autres, à l’hégémonisme stérile de B. Abdesslam sur l’industrie et l’énergie. Mais 17 mois plus tard, alors que H. Boumediène est engagé à fond dans une entreprise de transformation de sa politique (y compris étrangère, notamment vis-à-vis du Maroc frère), il tombe gravement malade avant de décéder le 27 décembre 1978. Au prononcé du nom de son successeur, à l’issue du 4e congrès du FLN, d’aucuns ont eu le sentiment que l’Algérie passait de la lumière aux ténèbres.

* Professeur d’université
alimebroukine@yahoo.com

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